HLP · Première
Décrire, figurer, imaginer : une représentation montre-t-elle le monde ou le construit-elle ?
Une représentation ne copie pas simplement le monde : elle choisit un cadre, des signes et un ordre pour le rendre lisible. D’Alberti à Cyrano, ce cours suit huit manières de donner à voir : composer une scène, expliquer un métier, cartographier, classer, construire une perspective, décrire un portrait et inventer un monde possible.
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Une première étude des explications, schémas, exemples résolus et erreurs expliquées. Les activités, productions, quiz et cartes réservés à l’abonnement ne sont pas comptés ici.
- Comprendre3512 mots d’explication et 8 schémas et 4 documents
- 27 à 46 min
- Étudier les exemples et les erreurs8 cas, exemples et activités guidés
- 16 à 32 min
Étude du cours en accès libre, environ40 min à 1 h 20
Voir le calcul et le temps par étape
Le calcul suit automatiquement les explications et les tâches présentes dans le cours. Ses coefficients sont des repères de planification, pas des temps mesurés auprès d’élèves.
- Lecture active : 3512 mots, à raison de 160 à 220 mots par minute.
- Schémas : 8, avec 1 à 2 min pour lire chacun.
- Exemple guidé : 8 × 2 à 4 min.
- Représenter : choisir un cadre et composer une scène4 à 9 min
- L’imprimé : comment une page organise-t-elle le savoir ?5 à 11 min
- Ortelius : un monde dessiné peut rester inconnu5 à 11 min
- Buffon : classer la nature, dans quel ordre et pour qui ?4 à 9 min
- La perspective : construire une image depuis un œil situé5 à 11 min
- Décrire un tableau absent : le texte montre-t-il ou dirige-t-il le regard ?5 à 11 min
- Utopie et monde possible : inventer une règle pour interroger le présent4 à 9 min
- Imagination et connaissance : déplacer un point de vue sans fabriquer une preuve4 à 9 min
Les sous-totaux sont arrondis à la minute, puis additionnés. La fourchette totale est élargie aux cinq minutes voisines. Les étapes ci-dessus comprennent leurs explications et exemples ; elles ne s’ajoutent pas une seconde fois au total.
Adapte ce repère à tes acquis et au soin apporté aux exercices. Les pauses, les reprises, la consultation des sources externes et les révisions suivantes s’ajoutent selon tes besoins.
Avec les ateliers, les entraînements écrits, le quiz et les cartes : environ 2 h 40 à 4 h 35, à répartir sur plusieurs séances.
Objectifs du cours
Ce que tu vas savoir faire
- Relier un cadrage ou un ordre de description à l’effet qu’il produit sur le regard.
- Lire ensemble un article, une planche de métier et ses explications numérotées.
- Distinguer sur une carte historique un contour représenté et le degré de connaissance annoncé.
- Comprendre la perspective centrale à partir d’un œil, d’un cadre et de deux points fournis.
- Analyser une description de tableau en séparant détail visible, jugement et contre-image imaginée.
- Interpréter une utopie et un voyage imaginaire sans les réduire à des programmes ou à des preuves.
- Rédiger une interprétation et un essai à partir de documents et d’exemples précisément expliqués.
Étape du cours · 4 à 9 min
Représenter : choisir un cadre et composer une scène
Un même jardin peut être décrit comme un refuge calme, dessiné comme un ensemble de parcelles ou représenté dans une scène de rencontre. Le lieu ne change pas ; l’opération qui le rend présent change. Décrire choisit des mots et un ordre de lecture. Figurer organise des formes dans un espace. Imaginer compose un possible, parfois absent du monde observé. Ces trois gestes peuvent se mêler : une description fait imaginer et un dessin sélectionne. La première question n’est donc pas seulement « est-ce ressemblant ? », mais « que nous fait voir cette représentation, et comment ? ».
Au XVe siècle, Alberti explique la construction d’une peinture dans De pictura. Le passage étudié, livre I, paragraphe 19, est consulté dans une édition latine imprimée à Bâle en 1540. Alberti commence par inscrire un quadrangle à angles droits de la grandeur choisie. Il le compare ensuite à une fenêtre ouverte, à travers laquelle la scène représentée est regardée. Le mot latin historia désigne ici la scène composée, et non la discipline scolaire appelée histoire. Dans la suite immédiate, Alberti règle la grandeur des figures humaines. Le cadre et les proportions appartiennent donc à la fabrication de l’image.
La comparaison avec une fenêtre exprime la possibilité de donner à voir une scène comme si elle se déployait devant nous. Elle ne dit pas que le tableau enregistre sans choix la totalité du monde. Une fenêtre a des bords : déplacer son ouverture inclut ou exclut des éléments. Dans un exemple fictif, une scène comprend une fontaine, deux personnes et un arbre. Un cadrage serré sur les personnes rend leur rencontre saillante ; un cadrage plus large fait aussi lire leur relation au jardin. Ni l’un ni l’autre ne suffit à raconter ce qui s’est passé avant la scène.
Cette différence éclaire l’imitation dans les arts. Imiter peut viser une ressemblance reconnaissable tout en composant une action, une relation ou un effet. Ce n’est pas nécessairement copier chaque détail disponible. Une première lecture de la fenêtre insiste sur l’illusion de présence ; une seconde met en évidence les décisions qui la rendent possible. Elles se complètent si l’on examine le même cadre. Pour analyser un tableau ou une description, pars donc d’un élément choisi, explique ce qu’il met en relation, puis précise l’effet de lecture. Tu passes ainsi d’un jugement vague de réalisme à l’étude d’une forme.
Voir pour comprendre
Le cadre transforme ce qui devient visible
Exemple fictif : le même jardin, deux choix de représentation.
- 1MatériauUne fontaine, deux personnes et un arbre se trouvent dans un jardin.
- 2Cadre serréLes deux personnes occupent l’essentiel de l’image ; la rencontre devient saillante.
- 3Cadre élargiL’arbre et la fontaine permettent aussi de lire la place de cette rencontre dans le jardin.
- 4Question de lectureQuel choix produit quel effet ? L’image ne raconte pas à elle seule l’avant de la scène.
Lis le schéma. Suis le passage du matériau disponible au choix de cadre, puis à l’effet produit sur le regard.
Un choix formel peut orienter l’attention sans inventer les éléments représentés.
Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneScène fictive fournie : une fontaine, deux personnes et un arbre dans un jardin. Une image ne montre que les deux personnes ; une autre inclut les quatre éléments. Une copie écrit : « La seconde image ne comporte aucun choix puisqu’elle est plus large. » Corrige ce raisonnement.
MéthodeComparer ce que chaque cadre inclut, puis distinguer quantité de détails et absence supposée de composition.
Correction
La seconde image inclut davantage d’éléments de la scène donnée, mais son ouverture reste choisie. Elle met en relation les personnes et le jardin, tandis que la première concentre l’attention sur leur rencontre. Un cadrage plus large n’abolit ni les bords ni le point de vue. Il produit un autre effet de lecture, sans fournir à lui seul le passé de la scène.
Écris deux descriptions de vingt mots maximum du jardin fourni : l’une centrée sur les personnes, l’autre sur l’organisation de l’espace. Souligne ensuite ton premier choix de mot et explique son effet.
Étape du cours · 5 à 11 min
L’imprimé : comment une page organise-t-elle le savoir ?
L’article « ENPOINTER » du tome V de l’Encyclopédie, publié en 1755, ne raconte pas tout le métier de l’épinglier. Il isole une opération : aiguiser l’extrémité d’une épingle. Cette brièveté est déjà une manière d’organiser le savoir. Le mot technique devient une entrée alphabétique ; sa définition renvoie à d’autres entrées et aux figures de l’épinglier. Le lecteur ne reçoit donc pas l’atelier comme une scène continue. Il doit circuler entre un verbe, des outils et des numéros. L’imprimé rend ainsi une opération retrouvable et comparable, mais transforme aussi le travail en unités séparées.
La planche II d’« Épinglier », expliquée dans la troisième livraison du Recueil de 1765, rend ce trajet matériel. Sa vignette montre plusieurs postes dans un même espace ; le bas de page isole les pièces et les profils. La légende attribue la figure 5 à l’empointeur, la figure 6 au tourneur de roue et la figure 16 au profil de la meule. Le numéro relie donc une personne, un geste et un mécanisme. La planche ne se contente pas d’illustrer un mot : elle permet de suivre la préparation des tronçons, leur présentation à la meule et le mouvement fourni par un autre ouvrier. Une image sans la légende ne permettrait pas cette lecture précise.
Cette cohérence technique ne fait pas de la gravure une photographie de l’atelier. La même explication indique un châssis de verre devant l’empointeur, puis précise ailleurs que la poussière de laiton altère la santé des ouvriers et que le verre ne préserve pas complètement leurs yeux. Le lecteur doit donc rapprocher le dispositif visible et la réserve écrite, plutôt que conclure que la protection représentée supprimait le risque. Il peut établir que la planche construit une chaîne de fonctions ; il ne peut pas en déduire, sans autre archive, les conditions identiques de tous les ateliers, tous les salaires ou l’expérience complète des personnes représentées.
Une autre lecture peut enfin porter sur le montage éditorial lui-même. La vignette rassemble simultanément des opérations qui se succèdent, tandis que les détails du bas agrandissent des objets et stabilisent leur nom. Cette disposition fait gagner en intelligibilité ce qu’elle retire en durée, en bruit et en interactions ordinaires. Elle ne dévalorise pas la source : elle indique ce qu’il faut demander à une planche. Quel numéro désigne quel geste ? Quelle fonction rend-il visible ? Quelle condition reste hors cadre ? Lire l’imprimé comme une architecture, c’est suivre ces passages au lieu de confondre la netteté d’une figure avec une connaissance totale du métier.
Voir pour comprendre
Du mot technique au geste représenté
La lecture devient vérifiable quand elle passe de l’entrée au numéro, puis du numéro à une fonction décrite.
- 1Entrée alphabétique« ENPOINTER » isole l’action de former une pointe et oriente vers les figures du métier.
- 2Vignette de plancheLa partie supérieure réunit plusieurs postes de l’atelier dans une même scène composée.
- 3Légende numérotéeLes figures 5, 6 et 16 distinguent empointeur, tourneur de roue et présentation à la meule.
- 4Conclusion bornéeLa source explique un mécanisme et laisse à vérifier conditions de travail, durée et variabilité des ateliers.
Lis le schéma. Pars de l’article, retrouve la planche, puis relie les figures 5, 6 et 16 à une fonction avant de formuler une limite.
Un numéro rend une relation technique lisible ; il ne transforme pas la planche en observation complète de l’atelier.
Planche II d’« Épinglier », XVIIIe siècle. Le fichier Commons est daté de 1763 dans sa notice ; les explications étudiées sont celles de la troisième livraison du Recueil, 1765.
Dans la vignette supérieure, repère l’empointeur et le tourneur de roue, figures 5 et 6 selon la légende. Le profil de la meule, figure 16 dans la partie inférieure, rapproche les mains et les pointes de la surface qui les aiguise. Les explications nomment les fonctions que la petite image seule ne suffit pas à identifier.
Goussier, dessin ; Defehrt, gravure. Reproduction Wikimedia Commons · Domaine public (Public Domain Mark) · vérifié le 06/09/2026Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneMatériau : l’article isole l’opération qui aiguise l’extrémité de l’épingle ; la légende de la planche II attribue la figure 5 à l’empointeur, la 6 au tourneur de roue et la 16 au profil de la meule. Une copie écrit : « La figure 5 prouve que l’empointeur travaille seul et en sécurité. » Corrige cette phrase.
MéthodeRelier chaque numéro à la fonction donnée par la légende, distinguer ce que l’image et le texte établissent, puis chercher dans l’explication les éléments qui limitent l’inférence sur l’atelier.
Correction
La figure 5 montre l’empointeur à son poste, mais la figure 6 indique qu’un autre ouvrier tourne la roue qui entraîne la meule. La planche établit donc une coopération technique entre deux fonctions. Elle montre aussi un châssis de verre ; l’explication précise toutefois que la poussière de laiton altère la santé et que cette protection ne suffit pas entièrement. On peut analyser une organisation du geste, non conclure que l’empointeur est seul ni que sa sécurité est démontrée.
Étape du cours · 5 à 11 min
Ortelius : un monde dessiné peut rester inconnu
Un atlas rassemble des cartes pour permettre de passer d’un territoire à un autre dans un même livre. Le document proposé est le planisphère qui ouvre une édition latine de 1570 du Theatrum orbis terrarum d’Abraham Ortelius. Regarde d’abord ses opérations visibles : le monde tient dans un ovale, les méridiens et parallèles forment un réseau, les noms sont écrits en latin et un encadrement ornementé entoure la carte. Ce feuillet ne te transporte donc pas au-dessus de la Terre. Il organise, pour le lecteur d’un livre européen, une représentation que tu dois apprendre à décoder.
La partie méridionale offre un cas particulièrement instructif. Une vaste terre est dessinée sous les continents connus et porte l’inscription « Terra Australis Nondum Cognita », c’est-à-dire « terre australe pas encore connue ». Le tracé peut donner l’impression d’une forme assurée ; les mots, eux, signalent une connaissance inachevée. Il faut les lire ensemble. Ni la présence d’un contour ni la teinte de la surface ne suffisent à établir qu’un voyageur a observé toute cette terre. Inversement, la formule ne signifie pas qu’il n’y aurait là ni habitants ni connaissances : elle qualifie d’abord le savoir présenté par cette carte.
Représenter la surface courbe de la Terre sur un plan oblige à choisir une projection. Une projection est une règle de passage, pas simplement une décoration. Elle ne peut conserver partout et simultanément toutes les distances, tous les angles et toutes les superficies. Pour une comparaison d’aires, on cherchera une représentation conçue pour conserver les superficies, dite équivalente ; pour une question d’itinéraire, il faut un autre examen. Ici, observer l’ovale et le réseau ne t’autorise pas à attribuer sans référence une formule mathématique précise à Ortelius, ni à mesurer sur l’image une superficie actuelle.
Deux lectures du même feuillet peuvent ainsi se compléter. Sa composition offre un monde ordonné et consultable : les noms et le réseau rendent les lieux comparables. Mais son inscription méridionale laisse aussi lire une tension entre le désir de figurer un ensemble et l’inachèvement du savoir. Ne résous pas cette tension en accusant automatiquement le cartographe de mentir. Explique plutôt quel indice soutient chaque proposition, puis quelle enquête supplémentaire serait nécessaire. Une carte ancienne devient alors un objet d’histoire des représentations, sans être utilisée comme une carte actuelle de navigation.
Voir pour comprendre
Un contour n’est pas un relevé complet
Deux lectures d’une même terre méridionale dessinée. La légende permet de limiter l’inférence.
Une grande terre possède un contour et l’inscription « pas encore connue ».
Le contour prouverait que toute cette terre a déjà été parcourue et mesurée.
La carte donne une forme à un espace tout en signalant une connaissance inachevée.
Comparaison discriminanteConfronte la forme au texte de la carte ; pour établir un relevé, il faudrait ensuite des sources de mesure ou de voyage.
Lis le schéma. Pars de l’observation commune, puis repère quelle lecture respecte la réserve de l’inscription.
La précision du trait ne mesure pas à elle seule la solidité des connaissances.
Abraham Ortelius, Theatrum orbis terrarum, troisième édition latine, Anvers, 1570. Planisphère « Typus orbis terrarum », Zentralbibliothek Zürich, EE 6 : a.
Observe la coexistence du contour austral et du qualificatif latin traduit par « pas encore connue ». Le dessin organise le monde représenté tout en signalant une limite de connaissance ; ce contour ne constitue pas une preuve de relevé complet de la terre australe.
Abraham Ortelius ; Zentralbibliothek Zürich, e-rara · Domaine public (Public Domain Mark 1.0) · vérifié le 06/09/2026Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneMatériau fourni : sur le planisphère d’Ortelius de 1570, une terre méridionale est bordée d’un contour et légendée « Terra Australis Nondum Cognita » (« terre australe pas encore connue »). Une copie conclut : « Ortelius avait déjà la preuve de la forme exacte de ce continent. » Corrige cette conclusion en trois phrases.
MéthodeSéparer ce qui est visible, ce que signifie l’inscription et ce que la copie ajoute. Ne déduire ni un relevé complet ni une intention trompeuse de la seule apparence du tracé.
Correction
Le feuillet figure effectivement une grande terre au sud, mais il la désigne comme pas encore connue. La forme dessinée n’établit donc pas, à elle seule, un relevé intégral de ses côtes : la copie confond une proposition cartographique avec la preuve de son exactitude. Pour soutenir cette preuve, il faudrait d’autres documents indiquant les observations, les mesures et leur relation à ce contour.
Étape du cours · 4 à 9 min
Buffon : classer la nature, dans quel ordre et pour qui ?
Un inventaire n’est pas un simple empilement de noms. Il faut décider quel être vient d’abord, quels caractères seront comparés et comment le lecteur retrouvera un objet. Dans le Premier Discours de l’Histoire naturelle, publié en 1749, Buffon discute précisément l’ordre d’exposition du savoir. L’extrait choisi ne décrit pas encore un animal particulier : il expose une méthode de distribution. Pour le lire, demande-toi donc non seulement de quels êtres il est question, mais aussi quel lecteur et quels intérêts organisent leur succession.
Buffon choisit de commencer par les êtres les plus familiers et les plus utiles aux humains, puis de s’éloigner vers ceux qu’ils connaissent moins. Sa formule « nous prenons les objets qui nous intéressent le plus par les rapports qu’ils ont avec nous » fait entendre ce centre humain. Le pronom nous et la répétition du rapport aux lecteurs ne sont pas neutres. Ils défendent un chemin d’apprentissage qui part du proche. Ils ne démontrent pas que les premiers animaux mentionnés seraient supérieurs dans la nature, ni que la familiarité serait un caractère biologique partagé.
Tu peux éprouver la différence entre ordre d’exposition et classement par caractères avec un petit jeu de données. Imaginons trois fiches de feuilles fictives : A mesure 4 cm et a un bord lisse ; B mesure 8 cm et a un bord denté ; C mesure 4 cm et a un bord denté. Un classement par longueur rapproche A et C. Un classement par bord rapproche B et C. Aucun caractère n’a changé : c’est la question posée qui change les groupes. Ces trois observations ne suffisent pas à identifier une espèce, à décrire toutes ses variations ni à déclarer un type idéal.
Une lecture favorable de Buffon souligne ainsi l’intérêt pédagogique d’un départ depuis ce que le lecteur connaît déjà. Une lecture critique remarque que cet ordre met l’utilité humaine au premier plan et risque de laisser d’autres relations dans l’ombre. Les deux lectures s’appuient sur le même choix explicite, et peuvent être argumentées ensemble. De même, une planche ou une fiche ne doit pas être prise sans examen pour la totalité d’un être vivant. Commence par préciser s’il s’agit d’un individu observé, de plusieurs observations rassemblées ou d’une synthèse construite ; puis indique ce qui permettrait de contrôler la généralisation.
Voir pour comprendre
Les mêmes fiches, deux regroupements
Données entièrement fictives : trois feuilles, deux caractères. Les groupes changent sans changement des observations.
| Fiche | Longueur | Bord |
|---|---|---|
| A | 4 cm | Lisse |
| B | 8 cm | Denté |
| C | 4 cm | Denté |
Lis le schéma. Par longueur, rapproche A et C ; par bord, rapproche B et C. Dis quel caractère justifie chaque groupe.
Un groupe dépend de la règle retenue. Trois fiches ne suffisent pas à identifier une espèce ou toute sa variation.
Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneDonnées fictives fournies : feuille A = 4 cm, bord lisse ; B = 8 cm, bord denté ; C = 4 cm, bord denté. Une copie affirme : « Puisque A et C vont ensemble, B et C ne peuvent jamais former un groupe. » Propose deux regroupements justifiés et corrige la phrase.
MéthodeNommer d’abord le caractère utilisé, effectuer le rapprochement correspondant, puis séparer validité du regroupement et conclusion biologique. N’ajouter ni espèce ni moyenne absente du dossier.
Correction
Selon la longueur, A et C appartiennent au groupe des feuilles de 4 cm, tandis que B mesure 8 cm. Selon le bord, B et C appartiennent au groupe des feuilles dentées, tandis que A a un bord lisse. La copie suppose à tort qu’un regroupement interdit tous les autres : chaque règle sélectionne une relation différente. Ces données n’autorisent toutefois aucune identification d’espèce ni conclusion sur tous les individus d’une population.
Étape du cours · 5 à 11 min
La perspective : construire une image depuis un œil situé
Pourquoi une même tour ne produit-elle pas la même image lorsqu’on change de place ? La perspective centrale relie trois éléments : un point de vue, un plan de représentation et des points de l’objet. Les lignes qui joignent l’œil aux points de l’objet rencontrent le plan ; ces rencontres déterminent les points de l’image. Il ne s’agit pas d’un œil qui verrait de partout à la fois. Fixer une position permet au contraire d’organiser une construction contrôlable. La perspective transforme ainsi une relation spatiale en règles que l’on peut expliquer et transmettre.
La reproduction provient du traité de Dürer consacré à la mesure, publié en 1525. Sur ce feuillet, une tour apparaît à gauche, une ligne verticale entre la tour et un point situé à droite, et des lignes relient ces éléments. Lis le document comme une construction géométrique, pas comme une vue prise dans la rue. Le scan 99 est un repère dans la numérisation de la Bayerische Staatsbibliothek. Le schéma original qui suit simplifie le principe en coupe et place l’œil à gauche : il ne reproduit ni tous les détails du feuillet ni un dispositif de dessin au luth.
Dans ce modèle, l’œil E est en (0 ; 0), le cadre est sur la droite x = 4 et les deux points de l’objet sont A(8 ; 2) et B(8 ; −2). Le cadre se trouve à mi-distance horizontale entre l’œil et l’objet. Sur chaque ligne de visée, on parcourt donc la moitié du déplacement : l’image de A est A′(4 ; 1), celle de B est B′(4 ; −1). La hauteur entre A et B vaut quatre unités ; celle entre A′ et B′ en vaut deux. Ces coordonnées décrivent le modèle fourni, pas les dimensions de la tour historique.
Le calcul montre comment une construction peut être exacte sous des conditions explicites. Déplacer l’œil ou le cadre changerait les intersections ; cela ne rend pas arbitraire la construction initiale. Une lecture valorise cette règle commune, qui rend l’image explicable. Une autre rappelle ce qu’elle laisse de côté : le regard mobile, les deux yeux, la profondeur complète des objets et la durée de l’observation. Ces deux lectures ne s’annulent pas. La perspective centrale offre une manière puissante de figurer l’espace à partir d’une position déterminée, et non une représentation unique de toute expérience visuelle.
Voir pour comprendre
Deux points projetés sur un cadre
Modèle original en coupe, indépendant des dimensions du feuillet de Dürer. Les coordonnées donnent la construction ; les axes du dessin ne sont pas à la même échelle.
Coupe géométrique : l’œil, le cadre et les deux points restent dans un même plan.
- Hypothèses
- Coupe géométrique dans un plan. Œil et cadre fixes. Chaque point est relié à l’œil avant de couper le cadre.
- A vers A′
- (8 ; 2) → (4 ; 1) ; t = 4/8.
- B vers B′
- (8 ; -2) → (4 ; -1) ; t = 4/8.
- Limite
- Le schéma ne simule ni la vision binoculaire ni le mouvement de l’œil.
Lis le schéma. Pars de l’œil E, suis chaque ligne vers A ou B et repère son intersection A′ ou B′ avec le cadre x = 4.
Le cadre est à mi-distance : la hauteur projetée vaut la moitié de celle de l’objet dans ce modèle.
Albrecht Dürer, Underweysung der Messung, Nuremberg, 1525. Bayerische Staatsbibliothek, bsb00084858, scan 99 de la numérisation.
Repère la tour, puis suis une ligne de construction jusqu’au point situé à droite en passant par le segment intermédiaire. Le schéma numérique du cours place l’œil à gauche pour expliquer le principe : ses coordonnées sont indépendantes des dimensions du feuillet.
Albrecht Dürer ; Bayerische Staatsbibliothek · Domaine public (Public Domain Mark 1.0) · vérifié le 06/09/2026Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneModèle fourni : œil E(0 ; 0), cadre x = 4, A(8 ; 2), B(8 ; −2). Une copie place A′ en (4 ; 2) et B′ en (4 ; −2), en conservant la hauteur de l’objet. Retrouve les bonnes intersections et explique l’erreur.
MéthodeLe cadre est à mi-distance horizontale. Sur chaque ligne partant de E, multiplier aussi le déplacement vertical par un demi, puis comparer les hauteurs.
Correction
A′ se trouve en (4 ; 1) et B′ en (4 ; −1). La hauteur projetée vaut donc 1 − (−1) = 2 unités, contre 2 − (−2) = 4 pour l’objet. Conserver les deux ordonnées de l’objet placerait des points sur le cadre, mais pas sur les lignes de visée qui passent par E. Le résultat dépend des positions fournies, il ne mesure pas la tour de Dürer.
Sans changer E ni l’objet, imagine un cadre x = 2. Il se trouve au quart du déplacement horizontal : trouve les deux ordonnées projetées, puis explique pourquoi changer le cadre modifie l’image. Correction : A′(2 ; 0,5), B′(2 ; −0,5), hauteur 1 unité.
Étape du cours · 5 à 11 min
Décrire un tableau absent : le texte montre-t-il ou dirige-t-il le regard ?
Dans le Salon de 1767, Diderot ne décrit pas un personnage inconnu : il commente le portrait que Louis-Michel van Loo a peint de lui. Cette situation rend la critique particulièrement instructive. Diderot reconnaît des éléments de ressemblance, mais refuse que la ressemblance se réduise à la présence d’un visage et d’accessoires reconnaissables. Son texte passe de détails du tableau à une question plus exigeante : quelle physionomie, quel caractère et quel moment de vie le portrait donne-t-il à construire ? Il faut donc lire sa prose comme une lecture orientée de l’image, non comme une liste neutre de propriétés.
Le tableau permet de vérifier des objets et une composition : tête découverte, robe de chambre bleue, plume, encrier, papiers, livres, siège et mains. Diderot peut partir de ces éléments lorsqu’il évoque l’écritoire, les livres ou les accessoires. Mais ses mots sur l’âge, la mignardise, une allure administrative ou l’absence d’un philosophe ne désignent pas des objets mesurables de la même manière. Ils interprètent une expression, une pose, une tenue et les valeurs associées à chacune. Sépare donc ce qui est visible, le jugement que le critique formule et les raisons qu’il donne à ce jugement.
Diderot va plus loin en composant un contre-tableau. Il imagine ce qui se serait produit s’il avait été laissé à sa rêverie : une bouche entrouverte, des regards portés au loin et un travail intérieur rendu visible sur le visage. Cette scène n’est pas cachée dans la toile ; elle est une hypothèse critique qui définit ce que Diderot attendait d’un portrait de philosophe. Son efficacité littéraire vient précisément de ce déplacement : le critique ne se contente pas d’énoncer un défaut, il fait imaginer une autre pose et un autre moment. Il faut conserver ce statut de possibilité plutôt que la présenter comme le contenu réel de l’œuvre.
Une lecture alternative rappelle que Diderot est à la fois modèle, ami du peintre et auteur du jugement. Il met l’effet initial qu’il critique sur le compte des conversations de Mme Van Loo pendant la séance. Cette causalité ne peut pas être prouvée depuis le tableau : elle appartient au récit critique de Diderot. Il affirme aussi que ses physionomies variaient suivant ce qui l’affectait, ce qui déplace encore l’idée d’une ressemblance unique. Le texte invite alors à réfléchir à la difficulté du portrait, mais ne permet ni de démontrer l’intention de Van Loo ni de transformer l’auto-description de Diderot en identité complète et stable.
Voir pour comprendre
Du tableau au jugement critique
Le portrait offre des indices visibles ; Diderot les interprète et compose ensuite une contre-image possible.
Portrait de Diderot : tête découverte, plume, encrier, papiers, livres, robe de chambre et main levée.
La pose et la tenue composeraient un personnage trop officiel ou trop apprêté pour exprimer le philosophe qu’il revendique.
Dans la rêverie, bouche entrouverte et regard lointain rendraient visible un travail intérieur que Diderot juge absent.
Comparaison discriminanteRelever les objets et la pose sur l’image, repérer les adjectifs de jugement dans le texte, puis marquer à part toute cause attribuée à la séance de pose.
Lis le schéma. Distingue ce que la reproduction permet de constater de l’évaluation de Diderot, puis de la scène alternative qu’il imagine.
Un jugement de portrait peut être argumenté par des détails sans devenir une preuve directe de l’intention du peintre ou de la cause de la pose.
Louis-Michel van Loo, Portrait de Denis Diderot, 1767, huile sur toile, 81 × 65 cm. Musée du Louvre, RF 1958.
Commence par retrouver plume, encrier, livres, robe et mains. Compare ensuite la pose au jugement formulé par Diderot. La bouche entrouverte et le regard lointain qu’il imagine dans son texte appartiennent à une autre image possible, pas à cette toile.
Louis-Michel van Loo ; reproduction Wikimedia Commons · Domaine public (Public Domain Mark) · vérifié le 06/09/2026Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneMatériau : le tableau montre Diderot avec une plume, un encrier, des papiers et des livres. Dans le Salon, Diderot juge que la pose donne une allure administrative plutôt que celle qu’il associe à un philosophe ; il imagine ensuite une bouche entrouverte et un regard porté au loin. Une copie affirme : « Van Loo voulait forcément empêcher Diderot de paraître philosophe. » Corrige cette conclusion.
MéthodeClasser d’abord les objets et la pose observables, puis le jugement de Diderot, puis le portrait alternatif qu’il imagine. Vérifier enfin si le tableau permet d’établir l’intention de Van Loo ou la cause de la pose.
Correction
La plume, l’encrier, les papiers et les livres sont vérifiables sur le tableau. L’allure administrative et la figure du philosophe sont des interprétations de Diderot sur la pose et la tenue. La bouche entrouverte et le regard lointain appartiennent à une contre-image qu’il invente pour préciser son attente. Diderot raconte aussi une cause possible de cette pose, mais ni cette cause ni l’intention de Van Loo ne se lisent directement dans la toile. Il faut donc analyser le jugement sans le convertir en fait prouvé sur le peintre.
Étape du cours · 4 à 9 min
Utopie et monde possible : inventer une règle pour interroger le présent
Une utopie n’est pas la maquette neutre d’un avenir désirable. Dans le Livre II, Hythlodée décrit une île organisée autrement, mais cette description arrive après un récit-cadre et par la parole d’un voyageur. Il faut donc séparer au moins trois plans : Thomas More compose l’œuvre, un narrateur rapporte une conversation, Hythlodée présente des institutions. Cette médiation n’annule pas la portée critique ; elle interdit seulement de transformer chaque proposition en doctrine directement signée. Une ville imaginaire devient un instrument de comparaison : elle fait apercevoir que la propriété, le travail, l’éducation ou l’organisation de l’espace auraient pu obéir à d’autres règles.
Le passage pose une similitude entre les villes, mais la limite aussitôt par ce que permet la nature du lieu. Cette réserve est décisive : le modèle laisse la pente, le fleuve et les contraintes du site modifier chaque ville. Amaurote est ainsi placée sur une colline, près de l’Anydre. La similitude est une règle d’organisation, non une identité matérielle. L’imagination oblige à comparer une norme générale et les conditions locales qui l’infléchissent. Le monde possible se comprend dans cette relation, pas comme l’image d’une cité parfaite.
Le passage fournit ensuite un autre matériau, à lire comme une paraphrase fidèle : derrière les maisons, des jardins se trouvent entre les habitations ; chaque maison possède une porte sur la rue et une autre sur le jardin, ouvertes facilement à qui se présente. Le texte rattache ce détail à une possession commune, puis précise que les habitants changent de maison tous les dix ans par tirage au sort afin de combattre l’appropriation individuelle. Une première lecture peut y voir un moyen de limiter l’héritage attaché à un lieu. Mais cela ne prouve pas une égale répartition du pouvoir ni des ressources : Amaurote conserve une prééminence politique dans le récit. Il faut suivre exactement ce que le passage règle.
Une autre lecture, également fondée sur ces portes, jardins et déménagements, examine le coût de la règle. L’ouverture aux autres et la rotation peuvent desserrer l’attachement exclusif à une maison ; elles peuvent aussi fragiliser l’attachement choisi à un lieu, à un voisinage et à des aménagements personnels. L’ambivalence n’est pas un défaut à effacer. Utopie ne prédit pas qu’une cité réelle devrait être imitée. Elle organise une comparaison : quel type de partage rend une vie commune plus possible, quelle contrainte introduit-il, et que change la nature particulière d’un lieu ? L’invention garde une valeur critique et poétique, sans remplacer une enquête sociale ou juridique.
Voir pour comprendre
D’une ville imaginée à une question sur le commun
La description d’Amaurote rend une règle sociale visible, puis soumet cette règle à une objection.
- 1Règle imaginéeLes villes suivent une même règle, dans la mesure où leur lieu le permet.
- 2Forme visiblePente, fleuve, portes et jardins montrent que le site infléchit la règle commune.
- 3Partage viséLe tirage au sort des maisons combat l’appropriation individuelle absolue.
- 4Autre lectureLa rotation peut ouvrir les maisons, mais fragiliser le choix durable d’un lieu.
Lis le schéma. Lis les nœuds dans l’ordre : repère la règle, les détails qui la matérialisent, l’effet envisagé et la limite à discuter.
Une utopie est féconde lorsqu’elle relie une règle à des effets et accepte qu’ils soient discutés.
Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneMatériau fourni, paraphrase fidèle du passage : les villes suivent une même règle dans la limite de leur site ; à Amaurote, les maisons ouvrent sur rue et jardin, les jardins se trouvent derrière elles, et les habitants tirent au sort une nouvelle maison tous les dix ans pour empêcher une possession individuelle absolue. Rédige six lignes : quel effet cette règle cherche-t-elle à produire ? Formule ensuite une objection qui s’appuie sur les mêmes détails.
MéthodeDistingue d’abord la règle générale de ce qui dépend du lieu. Choisis ensuite un détail concret, porte, jardin ou tirage au sort, et relie-le à un effet limité sur la possession. Pour l’objection, demande ce que la rotation facilite et ce qu’elle peut empêcher dans le rapport à l’habitation. Ne conclus pas sur le pouvoir politique, que ce passage ne répartit pas à lui seul.
Correction
La règle cherche à empêcher qu’une maison devienne une possession individuelle définitive. Les portes et les jardins décrits donnent à voir un espace moins fermé, tandis que le tirage au sort fait circuler les habitations. On peut donc y lire une mise à distance de l’appropriation exclusive. Cependant, changer régulièrement de maison peut limiter le choix durable d’un lieu, l’attachement à un voisinage ou des aménagements personnels. La réserve sur la nature du lieu rappelle en outre que la règle n’abolit pas les différences matérielles. Le passage propose un problème à discuter, non une ville réelle à reproduire.
Dossier fictif : la ville imaginaire de Val-sur-Rive attribue à chaque quartier le même nombre de jardins, de bibliothèques et de fontaines. Elle impose aussi un plan identique de rues, mais autorise les habitants à choisir les usages des places. Classe trois effets possibles en « rendu plus égal », « à vérifier », « risque de contrainte », puis justifie un classement par une règle du dossier. Ne prédis pas ce que ferait une ville réelle.
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Imagination et connaissance : déplacer un point de vue sans fabriquer une preuve
L’imagination ne sert pas seulement à prévoir ou à imiter le réel. Elle peut produire une expérience de lecture : déplacer une évidence, essayer une hypothèse, composer une forme poétique ou faire sentir la fragilité d’un jugement. L’ouverture des États et Empires de la Lune met plusieurs explications de l’astre en concurrence avant que le narrateur prenne position. La scène ne ressemble pas à une démonstration astronomique : compagnons, rire, rêverie et projet de voyage installent un récit. Pourtant, cette fiction n’est pas vaine. Elle rend perceptible la dépendance d’une certitude à l’endroit depuis lequel on la formule.
Le narrateur présente la Lune comme un monde analogue au nôtre et inverse ainsi la hiérarchie ordinaire entre la Terre qui observe et l’astre observé. Les réactions qui suivent, puis la qualification explicite de la suite comme invention ou chimère, empêchent de la lire comme un relevé de faits. La modalisation de l’hypothèse et le cadre burlesque comptent autant que l’idée des mondes multiples. Le texte ne confirme pas l’existence de sociétés lunaires ; il fait éprouver au lecteur qu’une affirmation tenue pour absurde ici pourrait être reçue autrement ailleurs. La fiction produit un décentrement, non un résultat expérimental.
Une première lecture peut donc souligner sa force critique : en faisant rire les compagnons, Cyrano transforme le consensus en objet d’examen et ouvre une place aux savoirs minoritaires. Une autre lecture doit résister à l’étiquette de précurseur utilisée sans preuve. Le voyage par fioles de rosée, les incidents merveilleux et le récit à la première personne ne constituent ni un protocole reproductible ni l’annonce vérifiable d’une technique moderne. L’absence de preuve réelle ne rend pas le récit incohérent : ses inventions ont une fonction poétique, satirique et philosophique. Elles mettent en relation des croyances, des autorités et des possibilités que l’argument direct ne ferait peut-être pas sentir.
Pour passer de l’imagination à une connaissance plus contrôlée, il faut déclarer la transformation et la vérification attendue. Dans une fiction, la cohérence interne suffit à faire travailler une question ; dans un modèle ou une expérience, les conditions doivent en plus être confrontées à des observations. Ces régimes ne se confondent pas et aucun n’annule l’autre. Le bon geste consiste à nommer : « le récit suppose… », « cette carte sélectionne… », « cette hypothèse serait à tester par… ». Ainsi, l’imagination garde son pouvoir de découverte et de création sans convertir une image frappante en preuve ni une ressemblance rétrospective en prédiction.
Voir pour comprendre
Deux usages possibles d’une affirmation imaginaire
Le même énoncé peut produire un décentrement littéraire ou être abusivement traité comme une preuve.
Le narrateur propose une Lune-monde, ses compagnons rient et le récit bascule dans le merveilleux.
L’inversion des regards décentre une certitude et ouvre une question critique ou poétique.
La phrase serait une preuve ou une prédiction technique déjà confirmée par le seul récit.
Comparaison discriminanteDemander si le texte fournit observations indépendantes, conditions reproductibles et contrôle : ici, non ; il faut retenir la fonction imaginative.
Lis le schéma. Pars de la scène d’ouverture, compare les deux interprétations, puis applique le test de contrôle avant de conclure.
Une image ou un récit peuvent être féconds sans être des observations ; leur statut doit être déclaré.
Exemples résolus et erreurs expliquées
Exemple guidé
ConsigneMatériau fourni : à l’ouverture du récit, le narrateur présente la Lune comme un monde, ses compagnons rient, puis le texte assume que la suite relève de l’invention et du merveilleux. Explique en six lignes ce que ce dispositif fait comprendre sur une certitude collective, puis indique pourquoi il ne prouve pas une théorie astronomique.
MéthodeCommence par identifier le déplacement de point de vue : qui devient l’observateur et qui devient l’astre observé ? Relève ensuite les indices de statut littéraire, notamment le rire et la présentation merveilleuse. Distingue enfin une fonction critique ou poétique d’une preuve, qui demanderait des observations, des conditions explicites et une possibilité de contrôle indépendante.
Correction
Le récit oblige à imaginer que les habitants de la Lune regardent la Terre comme nous regardons la Lune. Cette inversion rend moins évidente la position terrestre du lecteur et montre qu’un groupe peut rire d’une hypothèse sans l’avoir examinée. Elle a donc une fonction critique : elle déplace l’autorité du consensus. Mais le voyage merveilleux et le cadre narratif ne fournissent aucune observation contrôlée de la Lune. Le passage ne démontre pas une théorie astronomique. Sa valeur demeure réelle : il fait travailler l’idée de pluralité des points de vue et la différence entre imaginer un possible et établir un fait.
Dossier fictif : une carte de l’archipel de Nérée montre quatre îles et annonce qu’un courant réduira la durée de traversée entre deux ports au cours des dix prochaines années. La légende précise seulement la direction moyenne observée durant deux étés ; aucune mesure des vents d’hiver ni des fonds marins n’est fournie. Écris une phrase de fiction cohérente sur les échanges entre les îles, puis une phrase séparée qui énonce ce qu’il faudrait observer avant d’affirmer une prévision.
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Sources du cours
Édition Maxdecours · Vérifié le .
Programme de spécialité HLP Première, BO spécial du 22 janvier 2019
- Programme officiel HLP Première, BO spécial du 22 janvier 2019Entrée, période Renaissance-Lumières, imitation et articulation littérature-philosophie · consulté le 2026-09-06
- Leon Battista Alberti, De pictura, I, 19, p. 34 de l’édition consultée ; latin, édition Bâle, Bartholomaeus Westheimer, 1540, p. 34 ; traduction pédagogique MaxdecoursRelier la comparaison à la construction du quadrangle et distinguer scène composée et enregistrement intégral du réel. · consulté le 2026-09-06
- Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert, direction de publication, Encyclopédie, article « ENPOINTER » ; français, article ENPOINTER, tome V, 1755 ; explications de la planche II, Recueil, troisième livraison, 1765Associer un terme à la figure, puis distinguer la fonction technique visible de ce que le document ne suffit pas à établir. · consulté le 2026-09-06
- Abraham Ortelius, Theatrum orbis terrarum, planisphère liminaire ; latin, troisième édition de 1570, Anvers ; traduction pédagogique de l’inscription par MaxdecoursCompare la force visuelle du contour au statut du savoir déclaré par l’inscription latine. · consulté le 2026-09-06
- Georges-Louis Leclerc de Buffon, Histoire naturelle, Premier Discours, p. 33 ; français, édition originale de 1749, tome I, Premier Discours, p. 33Distingue le principe d’exposition choisi pour le lecteur d’un caractère biologique qui appartiendrait aux êtres classés. · consulté le 2026-09-06
- Albrecht Dürer, Underweysung der Messung, scan 99 de l’exemplaire BSB ; allemand et construction imprimée, Nuremberg, 1525 ; description pédagogique MaxdecoursDistinguer le document historique de son modèle simplifié, puis vérifier les intersections sous les conditions annoncées. · consulté le 2026-09-06
- Denis Diderot, Salon de 1767, section « Michel Vanloo » ; français, Salon de 1767 ; édition numérique Utpictura18, références DPV XVI, p. 78-88Séparer les éléments visibles, l’évaluation du modèle-critique et la contre-image qu’il construit. · consulté le 2026-09-06
- Thomas More, L’Utopie, Livre II, titre 1 ; traduction française Victor Stouvenel, Paulin, Paris, 1842, p. 131-136 ; œuvre latine publiée en 1516Relier une règle spatiale à un effet possible, puis formuler une objection appuyée sur cette même règle. · consulté le 2026-09-06
- Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde, I. Les États et Empires de la Lune, ouverture ; français, œuvre publiée en 1657 ; texte principal établi par Frédéric Lachèvre, Garnier, 1932Identifier le décentrement produit par l’inversion, puis vérifier si le passage fournit les conditions d’un contrôle indépendant. · consulté le 2026-09-06
- Schéma original Maxdecours d’après l’Encyclopédie, « ENPOINTER » et « Épinglier », planche II.Document de référence du schéma · consulté le 2026-09-06
- Goussier, dessin ; Defehrt, gravure. Reproduction Wikimedia Commons : Épinglier : une page qui relie gestes et outilsIdentification du fichier reproduit et de son statut de réutilisation · consulté le 2026-09-06
- Louis-Michel van Loo ; reproduction Wikimedia Commons : Le portrait regardé et discuté par DiderotIdentification du fichier reproduit et de son statut de réutilisation · consulté le 2026-09-06
- Musée du Louvre, Louis-Michel van Loo, Portrait de Denis Diderot, RF 1958Identification de l’œuvre, date, technique et dimensions ; fichier reproduit provenant de Commons · consulté le 2026-09-06
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